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Nous ne sommes pas en vacances



Dès le début de cette crise sanitaire, on a fermé les lieux de rassemblement : salles de spectacle, cinéma, bibliothèques, les écoles... et puis, ce furent, l'un après l'autre, les institutions, les commerces, les entreprises. Depuis le début de cette crise sanitaire, les artistes ont vu leurs contrats annulés, les possibilités de contrat réduites à néant. Au début, ça avait presqu'un air de vacances. Puis, nous nous sommes dit qu'on allait remettre ça. Puis, le temps a passé. Nous nous sommes mis à faire des vidéos, à œuvrer en ligne. On rit, on partage, on fait des folies, et du sérieux aussi. Je peux vous raconter comment ça se passe chez Matthieu et moi. Nous sommes introvertis de nature, alors notre vie sociale n'a pas été chamboulée. Nous passions de reclus à ermites. J'exagère. Nous sommes deux dans moins de 400 pieds carrés, avec un orgue virtuel et un virginal. Mon mari met le volume de l'orgue au plus bas pour pratiquer. Parce que je suis facilement dérangée, je porte des écouteurs. Nous avons enveloppé le virginal dans une couverture et mis des vieux vêtements à l'intérieur pour en étouffer le son parce que les voisins n'aiment guère l'entendre. Nous fermons aussi les fenêtres lorsque nous en jouons, même lorsqu'il fait beau. Ça sonne la cacanne comme ça, mais nous nous épargnons ainsi la hausse du volume de la pop ou du rock des voisins en réplique à notre travail. Mon mari et moi pratiquons tous les jours, sans faute. Et parce que nous sommes deux, ça dure du matin au soir. Comme avant la crise. Notre pratique artistique doit s'entretenir. La seule différence est que nous sommes tous les deux présents en permanence. Nous alternons nos heures de pratique à l'orgue et au virginal. Environ 3 heures pour moi, 2 heures et demie pour lui, et une heure en soirée consacrée aux duos. Je donne aussi quelques leçons en ligne, pour que mes élèves ne perdent pas la main. Le reste du temps, nous mettons au point des projets, nous travaillons sur des enregistrements afin de les mettre en ligne, nous vivons chez nous comme tout le monde. Nous sortons courir ou marcher une fois par jour. Nous n'avons ni la télé, ni Netflix. Je m'ennuie de mes classes de ballet. Je me suis donné un petit défi, je planque tous les jours. Je suis rendue à presque trois minutes. Parfois, je me fais une barre au comptoir de la cuisine. J'ai essayé sur le balcon, mais le ciment n'est pas trop agréable... J'écris, comme maintenant. J'écris des articles, des lettres d'opinion. Nous, les artistes, ne sommes pas en vacances. Les artistes travaillent fort pour vous offrir des réflexions, de l'évasion, du réconfort. Ils continuent de travailler et s'entretenir pour des projets, un jour, bientôt, peut-être... Nous semblons un peu perdus entre la visibilité que nous offre notre travail devenu gratuit et l'absence de compensation financière pour la plupart d'entre nous, surtout ceux que de tous petits contrats rendent inéligibles aux programmes gouvernementaux. Cependant, nous sommes toujours là : nous sommes dans toutes offres, de l'opéra en ligne aux séries télé qu'on visionne pour passer des soirées en famille ou seul, nous sommes dans cette BD qu'un enfant lit sur la tablette de ses parents, nous sommes même encore à l'épicerie, à la radio qu'on y fait jouer... J'ai vu souvent une publication passer sur Facebook: « Imaginez le confinement sans art. » Le temps serait plus que long. Certains d'entre nous se sont mis à œuvrer pour que tous puisse recevoir l'aide financière dont nous aurons grandement besoin, bien après que cette crise ne se soit résorbée. Au début de la crise, on parlait beaucoup du confinement comme étant propice à la création. Oui et non. Oui, car il favorise la créativité et la concentration, mais non s'il n'y a rien pour partager l'art au bout de la création... C'est pourquoi les offres en ligne abondent. De plus, tous ne sont pas égaux dans le confinement : espace, ressources, soutien... Là où le minimum devient trop précaire, la création devient difficile. Certains d'entre nous se sont mis à repenser le monde et la société. C'est notre rôle, ça aussi. Peut-être que nous ne sommes pas considérés comme un secteur essentiel, mais notre apport ne l'est pas moins. J'ai dit en blague à une élève adolescente que c'était une chance qu'elle doive travailler son piano, sinon elle se serait déjà transformée en légume sur son sofa devant la télé. Elle a ri, mais a avoué que c'était vrai.

Nous, les artistes, ne sommes pas en vacances. Le monde a encore besoin de nous. Surtout maintenant.

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FRANCINE NGUYEN-SAVARIA
& MATTHIEU LATREILLE
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