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Une vraie job



L'un des plus grands défis de ma vie professionnelle a toujours été d'expliquer aux autres ce en quoi consistait mon travail. Bien sûr, on sait que les musiciens donnent des représentations publiques et qu'ils répètent, mais cela semble toujours un peu... facile. Il manque des morceaux à cette description, et surtout, il manque la description de ce qui fait que ce métier en est un vrai.


Un ancien professeur d'histoire me demandait en septembre: «Mais qu'est-ce que tu FAIS, au juste?» Heu... Plein de choses. Comment est-ce que je fais tenir ça en deux phrases, dans la conversation?


D'abord, j'apprends des choses. Je suis une éternelle étudiante. J'apprends du répertoire, de l'histoire, j'approfondis mes connaissances du langage musical et de sa notation, des méthodes de pratique; je raffine ma technique à l'instrument. Ensuite, je m'adapte à aux instruments sur lesquels je serai appelée à jouer. C'est une particularité de l'orgue. Chaque instrument est unique, et l'organiste doit s'y adapter. Ça fait partie de sa pratique. Ensuite, je gère aussi des questions de transport, d'horaires et de contrats. Oui oui, même en ce temps-ci, même si rien n'est certain. J'enseigne aussi, parce que je l'ai choisi. Je joue (je jouais / je jouerai) pour des concerts mis sur pied par d'autres ou par moi-même. J'imagine des prestations publiques et je trouve une façon de les financer et de les créer. Je joue pour des services religieux. Je répète et je joue en public avec d'autres musiciens, ou seule.


Depuis que la pandémie de COVID-19 a frappé, j'ai tenté, tant bien que mal, de garder mon métier d'organiste. Les statistiques sont claires: un musicien sur cinq a quitté le navire. Les artistes sont à bout. Ils sont à bout financièrement, mentalement, émotionnellement. J'ai accepté plus d'élèves que jamais, parce que j'ai cru que j'en aurais le temps, et pour dépanner aussi, quand d'autres professeurs, eux aussi à bout, ont décidé de prendre leur retraite ou de quitter le navire à leur tour. Résultat: je fais maintenant deux métiers: celui d'enseignante et celui de musicienne. Je tente de garder la tête hors de l'eau pour ne pas faire un burn-out. Je le vois poindre, pas trop loin. Je tente de garder sa tête hideuse à distance. À 2 mètres, idéalement. C'est une blague poche, je sais.


Malgré l'annulation de tous mes concerts, je travaille encore presque toujours autant à l'orgue, sauf que je ne peux pas en vivre. À la place, je vis de l'enseignement grâce auquel je ne peux plus demander d'aide financière pour compenser mes pertes comme artiste. Mais pourquoi, alors, continuer à pratiquer? Pour l'éventuel contrat? Pour une captation vidéo qui n'est pas rentable? Mon mari, lui aussi, continue son métier d'interprète en s'adaptant de son mieux à la situation et sans pouvoir toucher d'aide financière. Captations, messes (il est organiste, lui aussi.) Malgré tout, nous continuons. Pour continuer à garder la main, le métier, la technique... Pour la fin de cette pandémie. Parce que... c'est notre job! C'est une vocation, le travail d'artiste. Pour continuer à créer, aussi, parce que c'est vital de le faire.


Et là, on ne va pas s'en cacher: si les artistes vivent sans véritable filet social depuis le début de cette pandémie, glanant ici et là un contrat, une captation, recevant de l'aide financière lorsqu'ils sont assez chanceux pour ne pas passer entre les mailles du filet du programme fédérale d'aide d'urgence, c'est parce que c'est socialement accepté de ne pas voir l'art comme une vraie job. Combien de fois ai-je entendu «mais vous n'avez rien entre telle heure et telle heure!» parce que je refusais de déplacer la leçon de musique d'un enfant? (Généralement, je réponds: «Je pratique. Je fais ce que je dis de faire [à mes élèves]!») Quand on me demande comment je vais et que je dis que je suis fatiguée avec mon horaire d'enseignement trop plein, et pas trop bien, et que c'est un peu chaotique avec des journées qui commencent tôt et finissent tard, tout ça, combien de fois me suis-je fait répondre: «Bienvenue dans le monde du travail»? Passons outre le fait que cette réponse soit totalement dénuée d'empathie, et penchons-nous plutôt sur les prémisses qui soutiennent ce genre de remarques. Ce qui est dit implicitement, c'est que quand on est artiste, et qu'on a un horaire flexible et la passion de son travail, ce n'est pas une vraie job.


Oui, je suis fâchée quand j'entends ça. J'ai très souvent envie de mettre les auteurs de ces remarques à ma place pour qu'ils y goûtent un peu, mais je comprends aussi comment on en est arrivé là, à pouvoir dire ces remarques sans arrière-pensée. Après tout, nombre de gens font de la musique pour le plaisir. L'art peut aussi être un hobby. Alors, voici le fond de la question. Où est la ligne entre la musique comme métier et la musique comme hobby? Il y a plusieurs facteurs. Je crois que le plus évident, c'est la pression. Oui, ça peut faire très mal de se planter devant sa famille et ses amis en toute circonstance, mais comme hobby, ça n'a pas d'impact sur le gagne-pain. Les contre-performances arrivent à tout le monde. Disons que l'artiste de métier en souffre plus. Les attentes sont plus hautes.


Ensuite, il y a la discipline personnelle. C'est un facteur plus subtil que la pression, mais plus important selon moi. Quand on est musicien, on se lève et on travaille, on pratique, même quand ça nous tente pas. La procrastination est dangereuse, et nous ne sommes pas payés au taux horaire. Bien entendu, le musicien peut prendre des vacances, comme tout le monde. Cependant, il doit mettre le temps requis pour préparer une prestation et ce temps-là n'est pas formellement comptabilisé. Comme on n'a pas nécessairement la motivation salariale, il faut aimer assez ce qu'on fait pour le faire encore même quand ça ne nous tente pas.


C'est peut-être un peu de notre faute aussi, à nous, les musiciens, qui disons si rarement que nous travaillons. J'en suis coupable, en tout cas. Qui d'entre nous dit «je vais travailler» lorsqu'il se met en route pour aller faire de la musique? Nous disons plutôt que nous avons un concert, un spectacle, une répétition, une messe, un contrat. Nous disons aussi que nous pratiquons. Souvent, lorsque nous disons que nous allons travailler, c'est parce qu'il s'agit d'enseignement, ou d'une sorte de contrat stable, et encore. Nous sommes nous-mêmes façonnés par ce langage. Nous avons nous-mêmes l'impression que pratiquer, cette portion plus flexible de notre horaire, souvent accomplie dans la solitude, ce n'est pas vraiment du travail. L'autre jour, je disais à mon mari: «Il faut qu'on arrête d'accepter d'être interrompus dans notre pratique ou de dire que nous n'avons rien quand nous pratiquons. Ce n'est pas vrai que nous n'avons rien. Ceux qui sont en télé-travail ne disent pas qu'ils n'ont rien. C'est pareil pour nous... Il nous faut utiliser un langage qui respecte notre propre métier!»


On m'a souvent dit: «Oui, mais je ne te parle pas de ce travail-là. Je te parle, moi, de la job qui fait de l'argent.» C'est comme ça, quand on est artiste. Ce que vous payez, quand vous allez à un concert, c'est le travail, pas seulement la prestation. L'art devient un métier lorsqu'il exige un travail que tout le monde n'est pas prêt à mettre pour que l'imaginaire devienne réalité. La capacité d'imaginer ce qu'il y a à faire et comment le faire, ça s'acquiert avec le travail.


La grande qualité de l'artiste, c'est la capacité d'imaginer et de rendre son imaginaire réel jusqu'au bout. Ce n'est pas sans effort. Ce n'est pas pour rien que mes élèves n'aiment pas pratiquer! C'est tout ça, le travail d'artiste. C'est un métier instable, pas toujours routinier, plein d'inconnus, mais un vrai métier quand même. Et nous rêvons de retourner sur la scène. Pour donner un sens à notre travail, justement.

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FRANCINE NGUYEN-SAVARIA
& MATTHIEU LATREILLE
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