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  • Francine Nguyen-Savaria

Une journée dans la vie d'une hypersensible




6 h 25. Francine ouvre les yeux et regarde son mari dormir. Elle se retourne et essaie de somnoler encore. Dix minutes plus tard, elle dort à nouveau. 7 heures. Francine se réveille et regarde son mari somnoler. Elle se lève. Elle regrette maintenant de ne pas s'être levée plus tôt. Elle aurait pu prendre le train et aller pratiquer, même si ce n'était pas à l'horaire. Tant pis. Elle vide son verre d'eau, passe à la salle de bains, s'arrose le visage d'eau froide et se dirige vers son bureau. Elle jette un coup d'œil à son mari en passant. Il dort toujours, l'air adorable. Elle sourit et regarde dehors. Parfois, lorsqu'elle est debout très tôt, elle peut voir le soleil se lever. Aujourd'hui, le soleil est déjà levé, mais il se cache, derrière des rideaux de pluie. C'est un petit matin froid et un peu mélancolique. Francine met ses grosses chaussettes douces, s'assoit à son bureau, saisit sa plume et son petit carnet. Tous les matins, en se levant, Francine écrit trois pages de pensées futiles et profondes, méditations, réflexions, choses à faire, anxiétés, projets, espoirs, besoins, sentiments... C'est un peu sa prière quotidienne. Il fait froid. Elle met de l'eau à bouillir pour le thé. Et elle écrit. Comme tous les jours, elle pense à son ami qui est loin et ne donne pas signe de vie, et un peu à ses autres amis qui ne donnent pas signe de vie non plus. Elle est un peu triste. Il y a comme un trou dans son cœur. Elle étreint son ami dans son cœur. Il ne sait pas, bien sûr. Elle prend une gorgée de thé. Elle médite sur ses projets artistiques. Elle prie le ciel de lui accorder la grâce de prendre une chose à la fois.


Les pages écrites, Francine prend ses courriels, puis se dirige vers la douche. Tiens, le beau mari s'est réveillé. Francine oublie la douche et le déjeuner, et se blottit dans les bras de son doux. Bon, maintenant, elle est un peu en retard sur l'horaire qu'elle s'est imposé. Elle file sous la douche, puis se prépare à déjeuner.


Francine travaille à son ordinateur. Elle écrit, répond aux courriels, et pense à ses amis qui n'ont pas donné signe de vie. Elle marmonne toute seule devant son écran en se disant de faire attention de ne pas faire sentir son interlocuteur stupide, chose qu'on lui a reprochée très souvent. Elle recule sa chaise puis regrette son geste parce que le bruit du frottement des pattes sur le plancher fait comme du papier sablé sur sa peau.


Elle branche le petit clavier à son ordinateur et pratique. Elle fait une faute ou deux, les corrige, et décide qu'elle doit réussir à enchaîner le passage sans faute trois fois de file. Chaque erreur la ramène à la case départ. Elle a de l'anxiété parce qu'elle n'a pas encore réussi. Son mari lui fait remarquer qu'elle essaie d'être plus-que-plus-que-plus-que-parfaite. Francine rit parce qu'il a raison. Elle pense à son ami qui a fait des remarques sur quelqu'un d'autre la veille. Elle pense à des remarques qu'elle lit sur les réseaux sociaux. Maintenant, elle est un peu triste à nouveau. Elle pense aux erreurs qu'elle a faites lors de son contrat de la veille. Elle se sent un imposteur. Elle se met dans la peau de ceux qu'on juge. En fait, Francine a beau savoir qu'elle a fait des études, qu'elle est compétente, et que ça ne peut pas être parfait, sur le tas, sans répétition, etc., ça ne fait rien. Elle ressent de l'empathie pour ceux qui en arrachent. Elle souffre du syndrome de l'imposteur au carré. Elle essaie de penser à une façon d'augmenter le niveau de performance sans faire baisser le moral des autres. Ses pensées vont à son ami qui l'avait d'abord trouvé bonne. Ça fait treize ans qu'ils ne se sont pas vus, sauf deux ou trois fois, au passage, mais ça ne fait rien. Francine pense tous les jours à ceux qu'elle aime, même ceux qui ont cessé de communiquer il y a longtemps. Quand Francine pense, elle fronce les sourcils.


Francine va à son cours de danse. Dans le métro, deux amies entrent, mais il n'y a pas de paire de sièges libre. Francine se lève et va s'asseoir sur un siège plus loin, pour que les amies puissent rester ensemble. Une des jeunes femmes la remercie et lui dit qu'elle est gentille. Francine sourit. Elle pense que c'est naturel d'agir comme ça. À la réception, on lui parle un peu durement. Les mots la heurtent. Le ton est sec et froid, et le débit un peu saccadé. Maintenant, elle se sent envahie. Elle va dans les vestiaires, et enfile son maillot préféré, celui qui est en coton. C'est une belle texture. C'est doux. Plié. Tendu. La sueur coule. Et avec elle, fond la grêle des ennuis. C'est l'adage. Francine, dans le 2e groupe, regarde Émilie du premier groupe danser. Émilie est très bonne, bien sûr, mais il y a plus. Francine est émue parce que c'est beau.


Maintenant, Francine va pratiquer. La secrétaire semble un peu dérangée par la présence de Francine. Elle se sent tassée, et ça lui fait penser aux fois où son ami, là-bas, l'a tassée. Francine est timide. Elle n'aime pas prendre de la place. Elle le fait quand c'est son travail, mais elle préfère de loin entrer seule, quand personne ne la voit, et s'en aller de la même manière. Elle a un peu mal en-dedans. Elle se sent de trop. Elle se demande ce qu'elle a dit ou fait pour qu'on trouve qu'elle dérange. Elle pratique et le concierge passe l'aspirateur. Elle a l'impression que le son l'aspire aussi. Elle tire un jeu de plus, pour s'entendre pratiquer. Le concierge lui dit qu'il a bientôt fini. Elle apprécie la gentillesse et lui dit que c'est correct, et que de toutes façons, chacun fait son travail. Elle se dit que demain, elle ira pratiquer au couvent. Francine préfère de loin le couvent avec son atmosphère feutrée où les gens n'élèvent pas le ton. Parfois, même, Francine entre au sanctuaire du Saint-Sacrement un instant. Elle n'est pas vraiment là pour adorer le Saint-Sacrement. Mais elle aime le silence, la quiétude, la beauté. La chaleur aussi. On ne peut pas dire qu'elle prie, mais elle écoute le Beau, et elle contemple le silence.


La journée achève. Francine trouve qu'elle n'en a pas accompli assez. Elle retourne dans le métro bondé. Tellement bondé qu'elle n'arrive même pas à descendre l'escalier face à la foule qui monte. Elle se dit que le métro crache littéralement des gens. Il y a plusieurs jeunes du secondaire. Ça caquette, comme dans un poulailler. Francine a mal à la tête. Trop de bruit. Elle sent un poids supplémentaire sur ses épaules, et ce n'est pas à cause de son sac à dos. Elle rentre chez elle. Elle sort son petit mouton de sa sacoche, car il tient ses clés. Elle lui caresse les oreilles. C'est doux et réconfortant. En rentrant, elle remarque que son mari lui a acheté un gros chrysanthème pour leur anniversaire de mariage. Maintenant, elle se sent toute émue encore et remplie de bonheur. Elle contemple les fleurs en silence et a envie d'aller les flatter, elles aussi. Tout est intense comme ça, pour elle. Mais pas seulement. Ce qu'elle ressent met une couche supplémentaire sur son cœur et lui colle à la peau. Les émotions ne passent pas si facilement. Ainsi, dans son bonheur, elle traîne encore une part de tristesse par rapport à son ami, et de crainte de ne pas être à la hauteur comme musicienne.

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