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Peut-être qu'après tout, j'appartiens à Gryffondor.


J'ai longtemps cru que si j'avais dû fréquenter l'école des sorciers, je serais une Serdaigle ou une Serpentard. On dit que les Serdaigle sont des intellos, et que les Serpentard sont ambitieux et avides de faire leurs preuves. Je ne peux pas nier le côté intello, et je suis forcée d'admettre que j'ai de l'ambition. La question est de savoir si j'ai les moyens de mes ambitions.


J'ai raté de façon phénoménale mon début de concert, mon premier solo depuis 2019, mardi. Pas par manque de préparation: une heure avant le concert, j'enchaînais pour la énième fois mon programme avec aisance. Pas par perfectionnisme à outrance: j'étais mentalement prête à accepter qu'il y aurait des erreurs parce qu'il y en a toujours. J'ai raté ce début parce que j'ai eu une de ces attaques d'anxiété qui me sont arrivées de temps à autre en concert. J'ai eu honte et j'ai une peur bleue que ça m'arrive encore. Je me suis questionnée. Devrais-je simplement renoncer à jouer en solo? Évidemment, j'ai peur qu'on ne m'invite plus jamais, j'ai peur de ne pas être assez bonne. Un artiste qui connaît de tels dérapages n'est pas fiable. Qui voudrait se risquer à m'inviter? Mais plus que la honte, c'est simplement la peur de revivre de tels épisodes traumatisants qui me tourmente.


Sur le chemin du retour, Matthieu m'a demandé ce qui se passe dans ma tête lorsque ça m'arrive. La réponse: «Rien. Il ne se passe plus rien. Je sais qu'il faut que je ralentisse. J'essaie de m'accrocher en quelque part et revenir à moi, de respirer, de m'ancrer. Là, j'avais encore une conscience de ça parce que j'avais beaucoup travaillé sur la gestion du stress, mais ça m'échappait quand même. Je n'ai plus de contrôle sur mon corps quand ça m'arrive. Il n'y a plus de petite voix, rien. C'est juste une lutte pour la survie.» Il ne s'agit plus, ici, d'un petit trac, du cœur qui bat la chamade, des mains moites et de quelques tremblements qui s'estompent une fois les premières mesures passées. C'est le réflexe de combat ou de fuite qui prend le dessus; c'est la réaction qu'on a lorsque son existence est en péril.


Matthieu m'avait encouragée à jouer en solo pour ce concert, même si j'hésitais à le faire, et nous avions divisé le concert en trois parties. Mon mari, si gentil, voulait que je puisse avoir mon moment à moi aussi. Sauf que quand ce moment est arrivé, je me suis écroulée de nervosité. Black-out total. J'avais voulu ouvrir le concert pour — je me cite — «que le public puisse avoir quelque chose de bon par la suite si je me casse la gueule.» Je relis ça et je suis découragée. Ça en dit long sur ce que je pense réellement de moi-même. Ce n'est pas que je ne me pense pas capable, ou que je me trouve vraiment nulle. C'est que je doute profondément de moi. Tout le monde a des doutes, des moments de questionnement, de manque de confiance... mais si au fond de soi, on croit en sa valeur et ses capacités, ça va. Pour vivre des moments de dérive aussi intenses, il faut manquer de fondations. Un psychologue américain disait que la confiance en soi et l'estime de soi ne sont pas la même chose. La confiance peut être ébranlée, mais on sait qu'on peut recommencer et réussir. L'estime de soi est plus profonde. Ces moments de perte de repères totaux arrivent, paraît-il, lorsque l'estime de soi s'effrite.


Je me fais un devoir de parler ouvertement de mon anxiété de performance qui est un sujet tabou dans le monde artistique professionnel, bien que connu dans le monde du sport. Inutile de dire qu'ayant perdu l'habitude des concerts en solo pendant près de deux ans m'a amené une dose de stress considérable. J'adore jouer, j'adore partager mon art avec le public, mais la façon dont certains événements se sont alignés dans ma vie a fait en sorte que ce plaisir soit menacé par une énorme pression personnelle et des moments d'anxiété. Je veux être claire sur ce point: certaines choses m'ont affectée plus qu'elles n'en auraient affecté d'autres à cause, sans doute, de ma nature hypersensible et du bagage psychologique que j'avais. Les mêmes événements, dans un ordre différent, n'auraient peut-être pas mené au même résultat. J'étais également très sensible aux critiques qu'on faisait des autres. Je le suis encore, d'ailleurs. Je me dis: «Qu'est-ce qu'on doit dire de moi, alors?»


Dévalorisation à des endroits et à des moments où ça comptait vraiment, commérages, doutes sur mes capacités exprimés directement ou entre les lignes, doubles-standards, thème et variations sur «Matthieu est meilleur que toi»... Voilà un petit avant-goût de mon bagage. Il y avait les paroles, et il y avait les actes, comme des confirmations tacites des paroles. Il y avait aussi le silence radio, voire la surprise qu'on masquait un peu trop tard, lorsque je me démarquais. J'en tais les auteurs. Je ne veux pas me chercher des excuses, ni chercher à me venger. Cette mascarade a duré plusieurs années, trop d'années, menée par des gens qui pensaient bien faire, des gens qui rabaissent les autres pour se remonter, des gens qui pensaient brasser la cage, des gens qui ne voyaient pas que cela se passait et faisaient tourner les engrenages, des gens qui des intérêts personnels et professionnels en jeu, et par moi-même, parce que je pensais qu'il fallait juste que je passe au travers, qu'on disait les choses telles qu'elles étaient, que j'allais devenir plus forte...


Quand on veut se renforcer, on se fait taper dessus, n'est-ce pas? Bien sûr que non. Cependant, lorsqu'on est pris dans l'engrenage, on ne le voit pas toujours. Je me disais que j'allais réussir, que j'allais prouver que je valais autant que les autres. Ça a duré jusqu'à la fin de mon baccalauréat. Puis, la mascarade a cessé parce que j'ai gagné la côte ouest américaine à coup de bourses d'études. J'ai décidé d'apprendre des pièces ultra-difficiles par défi personnel. Ça ne reconstruisait toujours pas mon estime de moi, mais il y avait quand même de beaux moments. Ce qui nous abîme n'est jamais complètement noir.


C'est à partir de ce moment j'ai décidé de mettre fin au cycle et de faire les choses avec plus d'humanité, de les partager, de lire, de consulter, de ne tolérer en aucune façon que mes échecs m'empêchent de devenir ce que j'ai à devenir. Il y a des hauts et des bas. Je regarde les sportifs de haut niveau tomber, perdre leurs repères, avoir des black-outs, et je comprends. Quand Simone Biles s'est momentanément retirée des Jeux Olympiques, j'ai compris. Moi, les fois où ça m'est arrivé, j'étais assise sur un banc, mais si ça arrive alors qu'on fait de la haute voltige, disons que le risque physique vient d'augmenter de façon exponentielle.


Bref, quand ça s'est passé sur le banc de l'orgue, devant le public, j'ai décidé de me donner une deuxième chance. J'ai décidé que ça suffisait, que j'allais publiquement admettre la chute, me relever, et essayer de refaire.


«À défaut d'être bonne, je serai courageuse.»


En décidant de me donner une deuxième chance, et encouragée par les applaudissements d'un public en or, je renouais avec la réalité d'un partage. Après cette reprise, j'ai pu me ressaisir pour la Méditation, puis le quatre mains. J'ai été particulièrement touchée par les gens qui sont venus me dire que je m'étais bien reprise, que j'avais bien fait de recommencer, de continuer... de ne pas être trop dure envers moi-même. Oh mon Dieu, me suis-je dit, s'ils savaient.


La meilleure façon pour moi de passer au travers de mon anxiété et de l'apprivoiser pour faire rayonner le plaisir que j'ai de partager ma musique avec le public est de le faire souvent. De sentir l'enthousiasme des auditeurs. Je dois simplement jouer plus souvent pour des gens, pour mieux entretenir la joie de partager mon art, et je le ferai, si on veut bien me le permettre.


On ne choisit pas d'être Serdaigle ou Serpentard, mais Gryffondor est toujours un choix.

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